Les trésors du musée | Ville de Carouge

Les trésors du musée

Dans cette rubrique, découvrez l'histoire de certains objets faisant partie de la vaste collection du Musée de Carouge.

Le vase Médicis de la manufacture Dortu, Véret et Cie, 1813-1819

UN CHEF-D’OEUVRE DE LA FAÏENCE CAROUGEOISE

Ce superbe vase en faïence fine,de forme dite «Médicis», porte un remarquable décor peint en couleur bleue. Rythmée par les trois arbres, la frise déroule un paysage idéal de lac et de montagnes, animée de trois scènes différentes. Nous retrouvons une barque avec deux pêcheurs remontant leur filet, un couple en promenade sur la rive regardant des pêcheurs tirant leur barque et un corps de ferme avec plusieurs paysans. La qualité et la finesse de ce décor nous amènent à penser que l’auteur pourrait être Jacob Dortu, un grand artiste formé à la Manufacture royale de Berlin, sa ville natale, en tant que peintre en bleu et en couleurs, ou son fils Frédéric, avec lequel il travaillait à Carouge.


Ce vase a été donné en 2006 au Musée de Carouge, lors de la préparation de l’exposition. «Trésors de la faïencefine» (30 janvier au 1er avril 2007). La donatrice exécutait ainsi le voeu émis par sa mère que cette magnifique pièce soit léguée au Musée de Carouge après son décès. Elle en est aujourd’hui l’un des fleurons et est visible dans le cadre de l’exposition «Collections.Acquisitions 2001-2013».

Manufacture Jacob Dortu, Vase Médicis, faïence fine, 1813-1819

Les rives de l'Arve, Joseph Rérolle, 1887

On ne sait pas quand ce tableau est entré dans les collections de la Ville de Carouge : on sait, en revanche, qu’il a été offert par le Dr Porte qui l’avait acquis directement chez l’artiste. Au premier plan, on découvre l’Arve et, à gauche, les moulins de Plainpalais aujourd’hui disparus. Plus loin, le pont de Carouge et la Cité sarde : on reconnaît le bâtiment de la Filature qui domine les autres édifices sur la gauche du pont, la Maison Monnard (extrémité droite du pont) et les tanneries au-delà du massif boisé, à droite du pont. L’arrière-plan est occupé par le Salève enneigé. Tant les moulins que les bâtiments carougeois mentionnés ont aujourd’hui disparu : l’huile sur toile de Rérolle constitue ainsi un document iconographique de premier plan pour notre représentation de Carouge et du tissu économique de la fin du XIXe siècle. Au-delà de ces aspects historiques, Joseph Rérolle démontre, grâce à cette peinture, ses grands talents de paysagiste qui n’ont peut-être pas été reconnus à leur juste valeur de son vivant. Cette peinture est régulièrement exposée au Musée de Carouge, quand le thème de l’exposition le permet.
 
Joseph Rérolle est né en 1829 à Lyon. Il apprend la peinture en autodidacte auprès d’un ami, le peintre François Vernay. En 1866, il s’installe à Carouge où il demeure jusqu’en 1900. Les documents nous apprennent que Joseph Rérolle s’occupe «d’affaires industrielles», d’autres le qualifient de «représentant de commerce» : il n’a donc pas vécu de sa peinture, ce qui n’enlève rien à son talent.
 
A Carouge, il côtoie Joseph Mégard et il semble que des peintres de la trempe de Ferdinand Hodler, Charles Giron ou encore Léon Gaud étaient reçus chez lui. Joseph Rérolle est exposé à plusieurs reprises à Genève (Salon suisse des beaux-arts et des arts décoratifs, Palais de l’Athénée, etc.), puis de manière posthume dans l’Exposition d’art local qu’organise Pierre-Eugène Vibert à Carouge en 1920.
 
Joseph Rérolle (1829-1901), Les rives de l’Arve, 1887, Huile sur toile, 70 x 110 cm

Lithographie Motosacoche , 1908

Cette superbe affiche lithographiée, anonyme, datant d’environ 1908, a été acquise par le Musée de Carouge en 2012. Imprimée chez Atar SA à Genève, elle présente un produit phare de l’entreprise Motosacoche fondée en 1899 par les frères Henri et Armand Dufaux et qui se trouvait sur territoire carougeois, à l’emplacement actuel de la Banque Pictet aux Acacias. Comme on le voit sur l’affiche, la motosacoche est un moteur auxiliaire qui, telle une sacoche, se fixait au cadre d’une bicyclette. Ce moteur plutôt léger, de même que les commandes au guidon, la courroie et la poulie de transmission à fixer à la roue arrière, sont amovibles et simples à monter ou à démonter: selon la publicité de l’époque, ce moteur fourni en kit pouvait être installé en cinq minutes et permettait de transformer un vélo en un petit bolide pouvant atteindre jusqu’à 35 km/h. Cet ingénieux mécanisme connut un succès certain et assura l’envol de l’entreprise. L’auteur de l’affiche met en exergue les ambitions internationales des frères Dufaux vers 1908, puisque des officiers de différentes armées européennes se pressent autour d’un exemplaire de la Motosacoche.

L’entreprise des Acacias commercialisa, en outre, de véritables motocyclettes à partir de 1907 et jusque dans les années 1930, au moment où la crise économique sonnera le glas de cette production. Elle se spécialisera ensuite dans la fabrication de groupes électrogènes ou de moteurs pour motofaucheuses. Face à la concurrence internationale très forte, l’entreprise connaîtra le déclin dès les années 1970 et disparaîtra en 1991.

Anonyme, Affiche La Motosacoche. Société anonyme H. & A. Dufaux & Cie Acacias Genève. Capital 2 millions. Lithographie, ATAR SA Genève, vers 1908, 92 x 70 cm. Inv. CH 731

Aéroplane, pot appartenant à un service, manufacture Coppier, 1910-1930

La forme est classique, l’usage des plus courants. En revanche, le motif de ce pot est résolument moderne. Il détonne parmi les fleurs et les oiseaux tant appréciés des faïenciers et de leur clientèle.
C’est la Manufacture Coppier, basée à Carouge, qui a produit cette pièce incontournable du vaisselier, au début du XXe siècle. Nous retrouvons les initiales de Clément Coppier sous le pot, accompagnées de la mention «Aéroplane». Ces inscriptions nous permettent de situer la production de ce service entre 1910 et 1930.
Ces décennies sont riches de faits qui ont marqué l’histoire et, notamment, celle de l’aviation en Suisse et à Genève. En 1909, le Club suisse et le Club genevois d’aviation sont créés et, dès août 1910, deux événements majeurs vont marquer les esprits. Tout d’abord, la Semaine d’aviation de Viry, du 14 au 21 août 1910, qui est considérée comme le premier meeting aérien suisse, puis, le 28 août 1910, la première traversée est-ouest du lac Léman par Armand Dufaux, sur un biplan. Il établit alors le record du monde de distance de vol au-dessus d’un plan d’eau libre.
C’est sans doute à ces exploits aériens, synonymes de nouveauté, de progrès techniques et suscitant l’enthousiasme des foules, que cet objet rend hommage. Nous ne savons pas, en revanche, s’il s’agissait d’une commande.

En examinant l’objet, on remarque une seconde signature, cette fois-ci sur sa panse. Il s’agit de celle de C. Cuenod, graveur. Il aurait composé le décor de ce service en dessinant les trois aéroplanes et leurs pilotes, vraisemblablement un biplan et deux Demoiselles, de même que la silhouette de la ville de Genève.
A ces décors imprimés sur la faïence fine s’ajoute un décor peint à la main. Le lac, la rade et la Vieille-Ville de Genève sont traités dans des camaïeux de bleu et de jaune, puis, en arrière-plan, la silhouette des Alpes vient asseoir une ligne d’horizon volontairement basse. Une large place est ainsi faite au ciel sur lequel se détachent ces véhicules, étranges certes, mais futuristes et synonymes d’aventures en ce début de XXe siècle.  

Deux pots, de dimensions différentes mais au décor identique, font partie des collections du Musée de Carouge. Le premier est acquis en 1987 et le second en 2000. Le Meeting de Viry figure, quant à lui, sur une assiette. Elle montre en fond les Voirons, le Salève et le Petit-Salève et porte l’inscription «on vole à Viry». Elle n’appartient malheureusement pas au musée… Wanted!

 

Manufacture Coppier, pot appartenant à un service, Aéroplane, Faïence fine, 1910-1930

L'effort humain, de James Vibert, 1898

Ce buste est l’oeuvre du Carougeois James Vibert (1872-1942), réalisé en 1898. Formé à l’Ecole des arts industriels de Genève, l’artiste se lie dès 1889 aux peintres suisses Hodler et Trachsel. En 1892, il s’installe à Paris et profi te de la bourse Lissignol pour devenir l’élève de Rodin durant un an et demi. C’est à ce moment-là qu’il travaille à son grand projet symboliste intitulé Autel à la nature, puis L’effort humain. James Vibert revient à Genève en 1903, au moment où il accepte un poste de professeur de sculpture à l’Ecole des beaux-arts de la ville, fonction qu’il occupera jusqu’en 1935. Parallèlement, James Vibert honore de nombreuses commandes officielles, parmi lesquelles le groupe des Trois Confédérés en 1910 (Berne, Palais fédéral), Les communes réunies en 1925 (Carouge, place du Rondeau) ou encore une nouvelle version, très différente, de L’effort humain inaugurée en 1935 dans les jardins de l’ancien bâtiment du BIT à Genève.

 

Le buste illustré ici a pu être acquis, en 2000, sur le marché de l’art parisien, grâce au soutien de la Fondation Gottfried Keller qui l’a déposé au Musée de Carouge. Il constitue le seul fragment connu du groupe auquel travaille Vibert à Paris, puisque les autres éléments réalisés en plâtre ont probablement disparu. La facture de cette sculpture renvoie indéniablement à Rodin; par le sujet en revanche, Vibert se montre très proche de son ami Ferdinand Hodler qui, au même moment, dépeint à plusieurs reprises la lassitude et la diffi culté de vivre. Ce buste est une des pièces maîtresses de la collection de la ville de Carouge, forte de plusieurs
sculptures importantes de l’artiste.

James Vibert, Etude pour L’effort humain, 1898, Bronze à cire perdue, fondeur A. Melz, Paris

L'horloger, Pierre-Eugène Vibert, 1914

Cette grande huile sur toile représentant un personnage en pied, vêtu d’une blouse de travail bleue et tenant sur son bras gauche une pendule de table, est l’oeuvre du peintre carougeois Pierre-Eugène Vibert. Elle fait partie du décor qui lui est commandé à l’occasion des transformations du bâtiment de la Mairie de Carouge, entre 1914 et 1915. Pour la Salle du Conseil municipal, Vibert réalise ainsi une grande peinture allégorique, l’Arve et la Drize, accompagnée de sept panneaux représentant les principales industries de Carouge parmi lesquelles l’horlogerie. Une série de gravures complète ce décor qui reste en place jusqu’en 1976, au moment où l’on procède à d’importantes transformations dans le bâtiment de la Mairie. Les oeuvres de Vibert sont conservées et font désormais partie des collections du Musée.

Pour représenter les industries, Pierre-Eugène Vibert réalise, chaque fois, un portrait d’une personnalité carougeoise en vêtement de travail et munie des outils ou des réalisations propres à son métier. Emmanuel Cottier (1858-1930), horloger et père de Louis Cottier, incarne l’horlogerie. Présenté de face, d’une taille à peine inférieure à celle réelle, le personnage se détache sur un fond clair dénué de toute profondeur à l’exception d’une ombre portée entre les pieds. Vibert, qui a certainement en tête le Joueur de fifre de Manet (1866), donne ainsi à son personnage une réelle monumentalité. Il démontre également ses grands talents de portraitiste.

Pierre-Eugène Vibert est une figure majeure de l’art à Carouge, tant pour la peinture que la gravure sur bois. Le Musée de Carouge lui a consacré deux expositions en 2000 et en 2009. Il a fait l’objet d’une notice complète dans le Dictionnaire carougeois, tome IV/B. Arts à Carouge : Peintres, sculpteurs et graveurs (en vente à la boutique du Musée).

Pierre-Eugène Vibert (1875-1937), L’horloger, 1914, Huile sur toile marouflée sur panneau de bois, 170 x 77 cm

Les bords de l'Arve à Carouge, Théodore Strawinsky, 1945

Le Musée de Carouge a pu acquérir, lors d’une vente aux enchères, un petit paysage peint par Théodore Strawinsky en 1945, peu de temps après que le peintre et sa femme ont fui la France pour trouver refuge à Genève en 1942. A cette période, Genève et sa région sont une source d’inspiration importante pour l’artiste. Ainsi, il s’installe souvent aux bords de l’Arve près de Carouge et croque les quais.

Si Théodore Strawinsky est fondamentalement figuratif, il ne s’applique pas à reproduire réalistement la topographie du paysage. L’endroit représenté n’est pas immédiatement identifiable, mais plusieurs dessins préparatoires conservés nous permettent d’affirmer qu’il s’agit, ici, du quai des Orpailleurs, probablement vu d’en face, c’est-à-dire du quai Capo-d’Istria. Ce qui intéresse l’artiste, c’est avant tout la composition de son tableau et l’ordonnance des volumes clairement définis par les contrastes d’ombre et de lumière et l’opposition de couleurs chaudes et de couleurs froides. Indépendamment du sujet représenté, ce paysage est intéressant, car il est emblématique de cette période, véritable transition dans la carrière de Strawinsky. Nous sommes, à ce moment, à la charnière entre les paysages très classiques des débuts et les compositions plus tardives où la géométrisation des formes est encore plus évidente.Les bords de l’Arve à Carouge est présent dans l’exposition Théodore Strawinsky (1907-1989) à voir au Musée de Carouge jusqu’au 22 mars 2015.

Théodore Strawinsky (1907-1989), Les bords de l’Arve à Carouge, 1945, Huile sur toile, 22 x 27 cm

Printemps, Emile Chambon, 1946

En 1984, il y a 30 ans, était inauguré le Musée de Carouge, et la première exposition présentait un choix d’oeuvres d’Emile Chambon, peintre et collectionneur renommé, qui a passé la plus grande partie de son existence dans la Cité sarde. A la fin de sa vie, Chambon avait approché la Municipalité carougeoise, proposant de donner une grande partie de son oeuvre ainsi qu’une centaine de peintures et de dessins de sa collection, parmi lesquels quelques Courbet. L’artiste posait toutefois une condition à ce don : un Musée Chambon devait être créé à Carouge pour rendre hommage à sa carrière. Après de longues discussions, la Ville de Carouge décida de fonder plutôt un musée d’art et d’histoire à vocation locale qui intégrerait les oeuvres de l’artiste. Emile Chambon limita alors son don à une cinquantaine d’oeuvres qui forment un noyau important du patrimoine géré par le musée. Cette allégorie du Printemps de 1946, qui fait partie de ce don, est emblématique de l’art de Chambon: malgré une composition organisée selon des axes très marqués et une palette de couleurs plutôt réduite et sombre, cette scène intime dégage lyrisme et sensualité, tout en conservant une part de mystère. Le Printemps d’Emile Chambon est désormais visible à l’accueil de l’Office de l’état civil de Carouge, rue Jacques-Dalphin 24.

Emile Chambon (1905-1993), Printemps, 1946, Huile sur toile, 115 x 118 cm (inv. CH 35)

Emile Chambon (1905-1993), Jeune fille aux mouettes (Marina Doria), 1957-1961

C’est grâce au peintre Émile Chambon que Carouge possède un musée. L’artiste genevois et collectionneur avait, en effet, décidé de léguer un certain nombre d’œuvres à la commune en vue de créer un Musée Chambon à Carouge. Après plusieurs années de négociations, c’est finalement le Musée de Carouge qui ouvre ses portes à la Maison Demontanrouge, en 1984, par une exposition consacrée à l’artiste (4 octobre 1984-27 janvier 1985).

La donation d’Émile Chambon se compose de cinquante-cinq tableaux et de six dessins de sa main, de trois toiles de Courbet dont l’attribution a été remise en question et de deux tableaux de son père. L’œuvre intitulée Jeune fille aux mouettes (Marina Doria), datant de 1957-1961, fait justement partie de ce don à la Ville de Carouge.

La femme occupe un rôle central dans l’œuvre d’Émile Chambon. Ici, vue de trois quarts, elle se trouve devant un muret au bord de l’eau – le lac Léman ? – et son abondante chevelure rousse, retenue par un mince ruban, est soulevée par le mouvement de sa tête qui se tourne en direction du spectateur. De ses mains gantées, elle tient, outre sa pochette noire, une étole qui flotte au vent. Elle porte un chemisier blanc à pois sans manche, bordé de dentelles, une jupe verte et une ceinture noire mettant en valeur sa taille fine. Les deux mouettes en vol encadrent son visage dans une composition savamment construite. Le traitement du visage, avec une géométrisation des traits, ainsi qu’une certaine dureté des lignes, sont caractéristiques du style de Chambon. Une impression d’élégance et de féminité se dégage de la toile.

Née le 12 février 1935 à Genève, skieuse nautique, Marina Ricolfi Doria, est la femme de Victor-Emmanuel de Savoie – princesse Marina de Savoie. Dans la préface de l’ouvrage de Philippe Clerc (Somogy, 2011) consacré à Émile Chambon, elle explique sa rencontre avec l’artiste : « Enfant, alors que je fréquentais l’école de Carouge où mes parents vivaient, j’étais en classe avec l’une des muses du peintre et c’est elle qui me l’a présenté. » Marina Doria a été le sujet de nombreux tableaux du peintre, par exemple La championne de ski nautique, Marina Doria (1956, huile sur carton), ou encore son Amphitrite dans ses compositions mythologiques.

Le motif de cette toile avait déjà été peint par l’un des artistes que Chambon admire et collectionne, Gustave Courbet : La fille aux mouettes, 1865. Le Musée de Carouge possède par ailleurs un tableau intitulé Jeune fille à la colombe datant de 1957-1964. Une autre toile du même motif est passée en vente récemment. Malheureusement, elle n’a pas pu entrer dans les collections, l’artiste étant fort apprécié des collectionneurs.

En 1993 dans La Suisse, Anne-Marie Burger résume avec pertinence le travail du peintre : « Au départ, il s’est choisi de grands maîtres, Courbet comme Vallotton. Mais pour figuratif qu’il soit, l’art de Chambon n’est pas qu’une simple adhésion à la tradition. Il est celui d’un homme que toutes les voies contemporaines ont sollicité et qui a délibérément renoncé aux évasions qu’elles permettent. Il a créé une œuvre dense, envoûtante, qu’on a parfois comparée à celle de Balthus, où les tentations de la fuite dans l’abstrait ont été surmontées avec une maîtrise souveraine. »

 

Emile Chambon (1905-1993), Jeune fille aux mouettes (Marina Doria), 1957-1961, Huile sur toile, 115 x 73 cm, inv. CH 1

© Musée de Carouge, Christian Golay

Hanni Saracchi, Autoportrait, 1959

Cette toile de 1959 dégage une calme douceur. Elle est aussi saisissante. Cette représentation d’une quarantenaire posée, au sourire discret, produit en effet une vive impression. Mesurant 1 mètre de haut et 54 centimètres de large, elle offre une image, à taille réelle (vraisemblablement), de son auteure : Hanni Saracchi-Schweizer, également appelée Jeanne Saracchi.

Son parcours est singulier. Après une formation de dessinatrice en textile à l’École des arts et métiers de Zurich, où elle naît en 1918, cette enfant d’avocat se rend à Paris, en 1939, pour étudier à l’Alliance française. Elle suit parallèlement les cours du peintre Eugène-Robert Poughéon, figure importante des beaux-arts dans la capitale. La jeune femme exerce ensuite le métier de dessinatrice pour une manufacture de tapis dans la localité bernoise de Melchnau, jusqu’en 1943. L’année suivante, elle se marie avec Richard Saracchi à Lancy et s’établit dans le canton de Genève, où elle décède en juin 2011. Installée à Pinchat dès 1952, elle puise ses sujets dans son environnement. Elle soumet régulièrement des œuvres aux concours de la Palette carougeoise, association qu’elle intègre en 1956.

Durant l’hiver 1977-1978, lors de l’exposition Auto-portrait ?, conçue par l’organisation d’artistes genevoise CARAR, cette toile de Saracchi est exposée au Musée Rath. Offerte par l’artiste, elle intègre les collections du Musée de Carouge en décembre 2005, au terme de la rétrospective que lui consacre la Galerie carougeoise Delafontaine.

Dans cet Autoportrait, la position du corps, légèrement de biais, suggère une retenue. Cette petite distance confère une assise à cette femme, elle pourrait être une marque de pudeur. Le traitement de la lumière et des volumes, ainsi que les touches de pinceau apparentes, donnent de l’épaisseur à cette peinture à l’huile. S’y retrouvent le bleu violacé et le rose chaleureux qu’affectionne l’artiste, ce dont témoignent les paysages de la campagne genevoise et les scènes carougeoises (montrant le marché ou son jardin), réalisés entre 1953 et 1984, qui sont aujourd’hui conservés au Musée. En revanche, le vert, très présent dans les vues d’extérieur, est absent ; le fond beige renvoie à l’intimité d’un intérieur. Quant au cadrage de trois-quarts, qui rappelle le portrait photographique, il met valeur le visage ainsi que les mains de Saracchi. Si elles sont travaillées avec soin, elles ne font l’objet d’aucune mise en scène. Ce n’est pas l’autoportrait d’une peintre au travail, mais celui d’une femme. Une femme qui semble s’interroger elle-même, autant que son regard interpelle celles et ceux qui la regardent.


Hanni Saracchi, Autoportrait, 1959, Huile sur toile
Photographie : Christian Golay, Musée de Carouge

Don de treize peintures de Thierry Vernet et de Floristella Stephani

Un lot de treize peintures est venu enrichir, récemment, la collection du Musée de Carouge, onze peintes par Thierry Vernet (1927-1993) et deux par son épouse, Floristella Stephani (1930-2003). Leurs descendants, qui sont à l’origine de ce don, souhaitent ainsi rendre hommage au talent des deux artistes.

L’histoire a retenu de Thierry Vernet le voyage qu’il effectue entre 1953 et 1955 au Moyen-Orient et en Asie en compagnie de Nicolas Bouvier, à bord d’une petite Fiat Topolino. Cette aventure est relatée par Bouvier dans L’usage du monde, récit illustré par Thierry Vernet, paru en 1963 et devenu culte. Les Editions L’Age d’Homme publient, en 2006, Peindre, écrire chemin faisant, qui regroupe les milliers de lettres écrites par Thierry Vernet à ses proches durant ce périple. Au-delà de ses talents d’écrivain et d’illustrateur, Thierry Vernet est également un peintre accompli. Né en 1927 au Grand-Saconnex, Vernet étudie au Collège de Genève où il rencontre Nicolas Bouvier. De 1945 à 1950, il se forme à la peinture auprès du décorateur Jean Plojoux et du peintre Xavier Fiala. Sa première exposition date d’ailleurs de 1949, à la Galerie Motte (Genève) en compagnie de Fiala. En 1955, il épouse Floristella Stephani, elle-même peintre, née à Montana en 1930 et formée à l’Ecole des beaux-arts de Genève. Après trois ans de vie commune dans la région lémanique, les deux artistes s’installeront définitivement à Paris. Leurs oeuvres sont régulièrement exposées en différents lieux, à Paris ou en Suisse. Pour gagner sa vie, Thierry Vernet réalise de très nombreux décors de théâtre, à Genève, à Paris, à Lyon ou encore à Lausanne.

Floristella Stephani et Thierry Vernet exerceront leur métier de peintre en parallèle, avec passion. Leur peinture et leur univers poétique sont tout à fait d’actualité et méritent qu’on s’y attarde. Le fonds de peintures récemment acquis, complété par des prêts d’autres institutions ou de privés, permet d’envisager, dans un avenir pas trop lointain, une exposition mettant en lumière les qualités des deux artistes. Pour l’heure, du 3 au 30 octobre, parallèlement à l’exposition «Yatchi. Voyage artistique du Japon à la Suisse», un choix de quelques peintures de Thierry Vernet et de Floristella Stephani sera présenté à l’accueil du musée.

Thierry Vernet, Le baiser de Judas, 1989, Huile sur toile, 100 cm x 100 cm

 

Floristella Stephani, Madame S., 1998, Huile sur toile, 36 x 51 cm

Manchots, Yvan Larsen, 1995

Les manchots empereurs portent bien leur nom. Leur fière allure, leur taille et leur endurance en font des oiseaux insolites. Dans ce groupe qu’on peut admirer dans le parc de la Mairie de Carouge, Yvan Larsen a représenté une femelle et son poussin. La mère décline une courbe protectrice vers son petit qui regarde au loin. La fascination de l’artiste pour la statuaire égyptienne est ici sensible, la sculpture rappelant des représentations du dieu Horus.
Cette oeuvre a été acquise par la Ville de Carouge en 1999. Elle a été coulée dans le bronze en un exemplaire par un ancien collaborateur de la Fonderie carougeoise Pastori. Avant de fermer ses portes en 1985, celle-ci a joué un role essentiel dans la diffusion de la sculpture au XXème siècle. C'est auprès de cette institution que Yvan Larsen a fait couler la plupart de ses créations.
Yvan Larsen, également taxidermiste au Museum d’histoire naturelle de Genève, est réputé pour ses sculptures animalières dont quatre autres exemplaires se trouvent dans l’espace public de la Cite sarde : Loutre au boulevard des Promenades, Raie manta sur la placette de la rue Jacques-Dalphin, Oie sur la place des Charmettes, Tetras-Lyre et Manchots dans le parc de la Mairie. Dans son vaste bestiaire, la vie semble palpiter : la faune de tous les continents, imposante ou minuscule, est reproduite en des volumes simples et pleins. Souvent, l’artiste abolit toute trace du travail pour livrer une surface épurée.
Son sens de l’observation et ses capacités à animer ses motifs font de Yvan Larsen un créateur passionnant auquel le Musée de Carouge consacre une exposition en 2017. Ce sera l’occasion de poursuivre la découverte d’un travail qui aborde aussi le thème du corps humain, à la manière d’un Maillol, et l’art abstrait, à travers un répertoire de formes issues du microcosme animal et végétal.


Yvan Larsen, Manchots, 1995, Bronze, 110 x 65 x 46 cm

Photo : Aurélien Bergot - Musée de Carouge

Manchots, 1995, bronze, 110 x 65 x 46 cm (© Aurélien Bergot – Musée de Carouge

Fiona, Noemi Niederhauser, 2009

Depuis 1987, le Musée de Carouge organise le Concours international de céramique qui a lieu tous les deux ans. Particularité de cette biennale: les concurrents doivent travailler sur un thème donné et proposer un objet fonctionnel, dans la tradition de la production historique carougeoise. Au fi l des éditions, le concours s’est fait connaître dans le monde entier et plusieurs centaines de dossiers, provenant de tous les continents, parviennent aux organisateurs. En 2009, pour la 12e édition du concours, les concurrents devaient en découdre avec une tasse et sa sous-tasse. Parmi les 818 candidats provenant de 41 pays, le jury a attribué le Prix de la Ville de Carouge, d’un montant de 10 000 fr., à Noemi Niederhauser, céramiste née en 1984. Sa tasse, intitulée «Fiona» a frappé les esprits par sa fraîcheur et sa poésie. Tout en s’inscrivant dans une longue tradition, au niveau tant formel que du décor, la lauréate a su renouveler le thème de la tasse avec une grande maîtrise technique. Le jury précisait également qu’il souhaitait, par son choix, soutenir la jeune création : Noemi Niederhauser, qui a, depuis, parcouru beaucoup de chemin, était alors en formation.

Le règlement du concours prévoit que le Prix de la Ville de Carouge entre automatiquement dans les collections du Musée de Carouge. Au fi l des éditions, il a ainsi constitué une
intéressante collection de céramiques contemporaines, complétée par des achats et des dons. D’ici à la fin de 2015, il est prévu de rendre accessible cette collection sur le site internet de la Ville de Carouge.

Pour l’édition de 2015 du concours, les céramistes travaillent sur le thème de la «lampe» céramique. Une cinquantaine de pièces, retenues par le jury, seront exposées au Musée de Carouge à partir du 19 septembre 2015.

Noemi Niederhauser, Fiona, 2009, Porcelaine moulée et coulée, décor au pinceau, cuisson à 1220° C, hauteur : 10,5 cm, Inv. CC-116

Bestiaire poétique, Ursula Commandeur

Composée de pièces moulées en biscuit de porcelaine (porcelaine cuite à haute température sans émaillage) liées par des fils de caoutchouc, cette oeuvre de la céramiste allemande Ursula Commandeur est représentative de son travail récent. L’artiste profi te pleinement des caractéristiques propres à la porcelaine qui mêle fragilité et dureté; l’usage du caoutchouc lui permet d’assembler très dynamiquement les éléments constitutifs de l’objet. Simplicité et clarté confèrent à l’objet charme et poésie.
 
Capra Ibex, nom scientifi que du bouquetin des Alpes, évoque un animal mystérieux, plein de grâce, mais également un peu terrifiant, qui semble surgir directement d’un passé (ou d’un futur ?) lointain ou des profondeurs marines.
 
L’oeuvre a été acquise en 2009 à l’occasion du 11e Parcours Céramique Carougeois. Ursula Commandeur, exposée alors chez Annick Zufferey, avait impressionné par la qualité et la poésie de ses  pièces et elle avait remporté le Prix des Grands Amateurs du Parcours Céramique Carougeois, décerné par un jury de spécialistes et d’amateurs de la céramique.
Ursula Commandeur, Capra Ibex, 2008, Porcelaine et câble en caoutchouc

Grande floraison ou Flowers on concrete – un triptyque de Claire Guanella

Entre 2010 et 2011, la Ville de Carouge réaménage l’immeuble Delafontaine et rénove la pièce située au troisième étage, mansardée, qui doit devenir la nouvelle Salle des mariages. Plusieurs solutions sont étudiées, afin d’orner ce lieu à forte fonction symbolique. Sur proposition du conservateur du Musée de Carouge, Philippe Lüscher, c’est un triptyque de l’artiste carougeoise Claire Guanella qui est choisi. Son acquisition est financée par le Fonds de décoration.
Ces trois toiles, réalisées avec des techniques mixtes, sont envahies de motifs floraux figurés par des touches de peinture très vives qui s’entremêlent. Elles sont dominées par l’orange et le gris foncé qui s’affrontent, évoquant presque des flammes, sur un fond gris clair quasi évanescent. Ces peintures sont issues de la série «éclosions», présentée par l’artiste à la Galerie Marianne Brandt en décembre 2010 et janvier 2011. Claire Guanella s’est intéressée, pour cet ensemble d’œuvres, à la nature urbaine dite interstitielle, à savoir aux fleurs entre les pavés. Ce contraste fort entre, d’une part, la nature qui s’immisce dans les rues, fragile et pourtant tenace et, d’autre part, le béton urbain, uni et géométrique, se retrouve dans le triptyque de la Salle des mariages. Cette tension est, ici, renforcée par les espacements entre les trois tableaux verticaux qui composent cette œuvre: les formes libres et organiques de la végétation se retrouvent encadrées et maîtrisées par la disposition symétrique et rythmée des trois cadres, qui mesurent chacun 150 centimètres de haut et 70 centimètres de large.

Née à Berne en 1949, Claire Guanella pratique différentes techniques artistiques. Après avoir suivi une formation dans le domaine de la céramique à Zurich et à l’Hammersmith Art School de Londres (1972), elle étudie les arts textiles, puis, de 1992 à 1993, elle fait divers stages dans le domaine du papier. De 1993 à 1994, elle complète sa formation en peinture auprès du peintre Gilbert Mazliah à Genève. Elle installe son atelier à Carouge, en 1993. Elle travaille en général par séries, comme on a pu le découvrir à l’occasion de l’exposition 100 Skulls à la Galerie Marianne Brandt en 2000. Elle obtient la même année une bourse de la Fondation Sankt Wendel (Allemagne). Depuis 2005, elle monte de nombreuses expositions personnelles et collectives en Suisse, en France, en Angleterre et au Japon.

 

Claire Guanella, Grande floraison ou Flowers on concrete, 2011, Technique mixte sur toile, acquisition du Fonds de décoration de la Ville de Carouge